«Une histoire de fou», plaidoyer pour la reconnaissance du génocide arménien

Une Histoire de fou, le tout dernier long-métrage de Robert Guédiguian, représente un véritable plaidoyer pour la reconnaissance du génocide arménien, dont on commémore cette année le centième anniversaire. En effet, c’était il y a cent ans que, sur ordre du gouvernement nationaliste des Jeunes-Turcs, 1,5 million de victimes issues des élites arméniennes furent massacrées. À travers Une histoire de fou, le cinéaste non seulement livre une fresque mélo­dra­ma­tique sur les consé­quences du géno­cide armé­nien, mais il suscite également une véritable  réflexion identitaire. Inspiré de l’incroyable histoire du journaliste espagnol José Gurriaran, auteur de « La Bombe » et du « Génocide arménien », qui, après avoir réchappé à un attentat à moitié paralysé en 1981 à Madrid, devint le principal militant de la reconnaissance du génocide en Espagne, une histoire de fou favorise un éveil de conscience par rapport aux atrocités de 1915 et tous les enjeux qui en découlent. Mettant en scène Ariane Asca­ride, Simon Abka­rian, Grégoire Leprince-Ringuet et Syrus Shahidi, le film instruit, touche, émeut et porte à réfléchir sur  la manière de vivre en tant qu’héritier d’un peuple décimé, mais aussi sur la question du terrorisme, sur la force et l’amour dont est capable une mère pour son fils, et enfin, sur l’acte héroïque du pardon.

Par Léopoldine Frowein

Le duo Ariane Ascaride/Syrus Shahidi, de passage à Montréal dans le cadre du festival Cinémania ce mois-ci, nous ont accordé une entrevue.

Question: Il s’agit d’un film portant sur un véritable massacre. Pourtant, le film ne contient aucune ou quasi aucune scène de violence… À travers cette mise en scène quelque peu surprenante vue le sujet traité, quel était le but du réalisateur ? 

Ariane Ascaride : Filmer des éventrations, des décapitations, des églises qui brûlent etc., c’est risquer que le spectateur ait du plaisir à voir cela. Si on le fait, il faudrait alors filmer sans aucune complaisance, avec tellement de violence que le spectateur pourrait quitter la salle. Aussi, il ne s’agit pas d’un spectacle comme dans un film d’action. Robert Guédiguian a voulu amener le spectateur à réfléchir sur différents thèmes reliés au génocide arménien, et à instruire le spectateur sur les raisons de ce massacre.  Néanmoins, Guédiguian évoque brièvement l’horreur des marches de la mort par le biais du témoignage frontal de Soghomon Tehlirian, un Arménien traduit en justice devant un tribunal allemand pour avoir assassiné à Berlin en 1921 un des commanditaires du génocide, le ministre turc Talaat Pacha, puis finalement déclaré non-coupable et consacré comme héros par la diaspora. Le film débute par ce passage en noir et blanc d’une trentaine de minute.  On y voit d’ailleurs des photos du génocide arménien circuler entre les mains de magistrats allemands moins de vingt ans avant la Shoah.

Question: Personnellement, je ne sais pas ce qui m’a le plus marqué dans le film: la relation exceptionnelle qui unit une mère à son fils, ou le génocide arménien.

Syrus Shahidi et Ariane Ascaride : Nous sommes profondément touchés et heureux de votre remarque. Effectivement, cette relation est très forte ! Cette mère serait prête à tout pour son fils.

Question: Robert Guédiguian fait de vous une mère qui voit son fils rejoindre le front de résistance. Comment la voyez-vous ?

Syrus Shahidi et Ariane Ascaride :  C’est la mère universelle. La première génération s’est contentée de fuir, de survivre. La seconde s’est installée, a envoyé ses enfants à l’école. La troisième, ce sont ces jeunes cultivés qui ne peuvent plus se taire. Cette mère est donc d’autant plus fière de voir son fils lutter pour une cause, mais elle a terriblement peur de voir son fils s’engager dans la violence.

Question: Aujourd’hui, une vingtaine de pays, dont la France, ont reconnu l’entreprise génocidaire. Ankara néanmoins, héritier de l’empire ottoman, refuse encore d’endosser cette responsabilité. Pensez-vous que le film de Guédiguian est en mesure de changer les mentalités ? Et vous considérez-vous vous-même comme des porte-paroles des Arméniens ?

Syrus Shahidi et Ariane Ascaride : En quelque sorte. La vérité de ce génocide n’est pas suffisamment exposée et reconnue. Si le film peut avoir un quelconque impact à ce niveau,  nous serions fiers d’y avoir contribué à travers la réalisation de ce film.

Ariane Ascaride : La Turquie persiste à ne pas vouloir reconnaître le génocide, mais ce refus est à la source de toutes les « non-reconnaissances » d’aujourd’hui. Elle ne reconnaît pas qu’il y a des millions de kurdes sur son territoire et continue de prétendre qu’il n’y a que de turcs en Turquie : c’est folie! Il en faudrait des centaines de films comme celui-ci pour pouvoir parler de véritable impact !

Question: Le titre du film est très important. On y revient vers la fin du film quand votre personnage dit « Le génocide nous a tous rendu fous, et nous existons grâce à lui ». C’est une allusion à l’identité arménienne après la reconnaissance du génocide ?

Ariane Ascaride : Le génocide et le combat pour sa reconnaissance sont en quelque sorte le pillier qui unit les Arméniens. Ce peuple se bat depuis un siècle pour qu’on reconnaisse qu’ils ont été morts.. C’est un paradoxe absolu, identitaire et tragique, puisqu’ils ne se battent pas pour dire qu’ils sont vivants.

Question: «Une histoire de fou» évoque une question sensible : le terrorisme. Les terroristes au coeur de ce film se disent être des résistants, et sont plutôt présentés comme des victimes que des bourreaux. Où la limite se placerait-t-elle ?

Ariane Ascaride :  En effet, c’est la question de fond qu’on se pose en regardant ce film. Le long-métrage montre d’ailleurs de vrais résistants : les affiches, dans la chambre de Aram ( le jeune arménien, interprété par Syrus Shahidi, qui lutte pour la reconnaissance du génocide arménien, et qui provoque plusieurs attentats ) qui est donc mon fils dans le film et qui prend les armes, disent bien quelles sont ses références : Manouchian, le résistant de l’Affiche rouge, Che Guevara, Arafat…

C’est une question très délicate, au coeur de l’actualité. Ce qui est sûr, c’est que rien, absolument rien, n’excuse des atrocités. La violence ne peut en aucun cas être justifiée. Mais il ne faut pas oublier non plus ce qu’il s’est passé.

« Une histoire de fou »,  un incontournable à voir dès mars prochain au cinéma, avec à l’affiche  Ariane Ascaride, Syrus Shahidi, Simon Abkarian et Grégoire Leprince Ringuet.

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