« Un homme pressé » : rédemption nécessaire et touchante

Par Pascal Eloy

À l’affiche montréalaise depuis le 21 décembre, et huit ans après le succès de « Tout ce qui brille », Hervé Mimran retrouve Leïla Bekhti pour illustrer, cette fois-ci, l’histoire vraie de l’ex-PDG d’Airbus, Christian Streiff, victime d’un accident vasculaire cérébral, en 2008, alors qu’il était à la tête de PSA Peugeot Citroën.

En fait, le film raconte l’histoire d’Alain (Fabrice Luchini), homme d’affaires dont on ne sait pas s’il est respecté ou craint, orateur brillant, gestionnaire obsessionnel. Dans sa vie surmenée, il n’y a aucune place pour les loisirs ou sa fille, la seule famille qui lui reste. Un jour, il est victime de plusieurs AVC qui stoppent sa course folle, entraînant chez lui de profonds troubles de la parole et de la mémoire. Sa rééducation, contrainte, est prise en charge par Jeanne (Leïla Bekhti), une jeune orthophoniste qui, à force de travail et de patience, va l’obliger à prendre conscience qu’il doit reprendre le temps de vivre.

Comme le dit Hervé Mimran, « Tout est parti de l’envie de travailler avec Matthieu Tarot, le producteur du film. On se voyait régulièrement pour échanger des idées, parler de nos envies. Jusqu’au jour où dans son bureau, nous avons évoqué un article du Monde. C’était le 7 février 2013. Le portrait d’un ancien grand patron, Christian Streiff, victime d’un AVC en 2008 qui avait dû cacher sa maladie pendant plusieurs mois avant de se faire licencier en moins de deux heures. Il y avait là le début parfait d’une histoire. »  De plus, en discutant avec Christian Streiff, Mimran et Tarot se sont rendu compte qu’à 20 ans, son désir profond était d’être acteur, mais que ses parents l’en avaient empêché. Ainsi, l’être humain se révélait derrière le grand patron et c’est cette brèche passionnante qui est parvenue à rendre attachant quelqu’un qui à priori ne l’est pas. Hervé Mimran a même réalisé le rêve de Christian en lui donnant un petit rôle dans le film dans la séquence du Pôle Emploi !

Résultat ? Une comédie dramatique, touchante parfois, hilarante par moments, portée par une écriture soignée et un trio très performant : Luchini et Bekhti (la psychopathe, comme il l’appelle dans son incapacité à trouver les mots exacts) bien sûr, mais aussi Igor Gotesman, en infirmier attachant à force d’être un peu « abruti ».  Ajoutons à cela des seconds rôles très intéressants comme la fille d’Alain qui essaye de briller pour exister aux yeux de son père, la cuisinière sourde avec un appareil en décalage et un chauffeur que l’on voit peu, mais que l’on voit bien. Le jeu des acteurs est vraiment intéressant. Ajoutons encore que Fabrice Luchini, par les mimiques de son visage, parvient même à faire passer des émotions auxquelles on ne s’attendrait pas forcément.

Évidemment, la prestation de Fabrice Luchini est extraordinaire lorsque cet homme, habitué à jongler avec les mots et les sens, déclame, avec un naturel déconcertant, des répliques incohérentes, mais compréhensibles par le sens qu’il leur apporte ou la similarité des sons du mot. Il bégaye, trébuche sur les mots, fait des contresens, mais avec une sincérité qui l’empêche de rentrer dans la caricature d’une quelconque folie.

La musique est aussi un élément important de ce film  puisque, comme le précise le réalisateur, il s’est « mis dans la tête d’Alain à l’époque où il a fait le choix de sa vie. Bob Dylan, Cat Stevens et Harry Nilsson évoquent ses rêves perdus… » De plus, il a, également, demandé à un groupe texan bien actuel, Balmorhea, de réaliser la bande sonore en utilisant des instruments inhabituels comme le banjo, le Thérémine ou le Cristal Baschet. « Le juste mélange improbable que je recherchais entre Philip Glass, Ry Cooder et Sufjan Stevens. » Et cela fonctionne à merveille !

Enfin, certains critiques ont écrit « Finalement, « Un homme pressé » n’est qu’une histoire de rédemption prévisible et cousue de fil blanc, où l’homme suffisant devient en peu de temps un homme prévenant. » C’est vrai… Et pourtant, ce film n’est pas que cela, malgré un début effréné et tendu. Rapidement, il devient bienveillant et tendre, touchant et émouvant. Bref, sans être un chef d’œuvre, ce film constitue un vrai bon moment de cinéma à ne pas bouder tant il fait du bien !

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