Stéphane Berthomet : « la société québécoise a chamboulé mes convictions et remis en cause mes certitudes »

Il confesse ne dormir que cinq heures par nuit. Stéphane Berthomet est le « Monsieur sécurité » des médias québécois, où il décrypte les attentats et phénomènes de radicalisation. Chroniqueur sur Radio-Canada et au Journal de Montréal, auteur et chercheur au CIRRICQ, cet ancien officier de police s’est construit en France pour mieux se « déconstruire » au Québec. Retour sur une immigration productive. 

Entrevue réalisée par Maëlle Besnard

Question : Stéphane, en 2012, vous vivez au Québec et vous assistez aux débordements policiers commis pendant les manifestations du printemps érable. Que se passe-t-il pour vous à ce moment là?

Réponse : Comme je l’explique dans mon livre, je regardais la télé et j’ai tellement été surpris par ce que je voyais que j’ai commencé des recherches et j’ai écrit Enquête sur la police. Ça m’a pris un an de travail et ça m’a installé comme un spécialiste des questions policières. Les médias sont venus me chercher pour que je parle de sécurité et de police.

Q : Comment vous êtes-vous adapté au monde professionnel québécois?

R : Mon intégration a été une mutation très profonde. Je venais d’un univers très organisé et cloisonné. En France chacun rentre dans une case et il ne faut pas en sortir. Au Québec, c’est plus fluide et interactif entre les gens. Parfois même, savoir qui fait quoi est flou (sourire). Ça n’a pas été facile de s’adapter, ni pour moi, ni pour les gens avec qui j’ai travaillé. La méthode française de la hiérarchie pyramidale ne marche pas au Québec. Il a fallu que je détricote ma façon de travailler pour la reconstruire à la façon franco-québécoise.

Q : Et sur le plan personnel ?

R : La société ici m’a transformé sur les questions sociales, a chamboulé mes convictions et remis en cause mes certitudes. Je me suis aperçu que les schémas de la société française dans lesquels je m’inscrivais, comme 90% des hommes français, n’étaient pas forcément les meilleurs. Je pense au féminisme, par exemple. Ça a beaucoup remis en cause ma vision de la société. Ici, notre système de valeurs français est remis en cause : l’autorité, la hiérarchie, la façon dont on interagit les uns avec les autres… Par exemple, la façon française de débattre peut paraître « violente » au Québec.

Q : Comment décririez-vous ce processus d’intégration par lequel vous êtes passé ?

R : Ce fut long car ça demande en premier lieu de réaliser que vous n’avez pas les bons codes référentiels. D’abord, on reçoit l’information et on a du mal à la comprendre. Après, on l’intègre petit à petit jusqu’à l’appropriation. Là, au bout de sept ans, je suis dans l’appropriation. Il faut accepter cette remise en cause, certains ne le veulent pas. Ça dépend du lien que l’on a avec le Québec. J’avais déjà habité dans d’autres pays, en Afrique notamment, et quand je suis à l’étranger je ne cherche pas ma communauté à tout prix, je veux m’imprégner de ma nouvelle société. « Ne te demande pas ce que ce pays peut faire pour toi, mais plutôt ce que tu peux faire pour ce pays ». Je pense que c’est ça être un immigrant! En me posant cette question, j’ai vu tout ce que le Québec pouvait faire pour moi et j’ai voulu faire partie de cette société. Il ne faut pas attendre qu’on vienne te chercher.

Q : Qu’est-ce que la société québécoise peut apporter à la France, selon vous?

R : La société québécoise est très en avance sur certains sujets comme l’égalité, le droit à la parole, la liberté d’expression… Je pense que certains modèles français que j’avais ne sont pas toujours les bons, notamment dans les rapports hommes-femmes ou les rapports interpersonnels. C’est difficile car il faut décrypter les nouvelles clés et apprendre d’autres fondamentaux et paramètres de compréhension. Personnellement, ça m’a fait évoluer en tant que citoyen et en tant qu’être humain. Si je devais définir les sociétés française et québécoise, je dirais que la France est dans un cercle vicieux où l’on va vers l’individualisme, le manque de partage, de soutien, tandis que le Québec est encore dans une dynamique vertueuse, où l’on communique avec les autres. Peut-être que l’idéal se situe entre le brin d’angélisme de la société québécoise et le cynisme de la société française.

Berthomet_LivreQ : Est-ce que ça vous a aidé à comprendre la problématique de l’intégration?

R : J’ai vécu en Afrique jusqu’à mes 12 ans. Je sais ce qu’est l’expatriation, l’immigration. Je n’ai jamais eu ce sentiment d’être perdu dans une terre étrangère. Moi, mon pays, il est sous les semelles de mes chaussures. Ici, j’ai appris à beaucoup donner car on m’a beaucoup donné. Je me disais : « mais pourquoi on minvite ici ou là? ». Puis, je me suis aperçu qu’agir de façon désintéressée te revient de façon positive. En France, il faut te battre pour obtenir ce que tu veux, ici il faut aller vers les gens et les laisser te tendre la main. J’ai arrêté mes études de droit en première année pour aller dans la police et j’ai acquis mes compétences par des équivalences, et aujourd’hui je collabore avec le monde universitaire. Donc évidemment, j’ai envie d’en faire plus : « on me donne, je donne, mais on mexclut, je vais mexclure et je vais texclure ». On en revient à la radicalisation.

Q : Pourtant, ici aussi certains jeunes se sont laissés convaincre par des arguments radicaux…

R : Ici c’est plus individuel : quelques jeunes à Sherbrooke, un à Ottawa… En France, ce sont des réseaux. Mais c’est vrai,  on se demande pourquoi un jeune de St- Jean-sur-Richelieu est tombé là-dedans. Ça montre qu’il y a un problème individuel, mais aussi dans la société. Nous ne sommes pas capable de dire aux jeunes que c’est notre responsabilité de leur offrir un avenir. Il faut qu’on travaille sur ça. Nous, à l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent (OSR), créé le 10 février dernier, on va essayer de mettre des mots là-dessus, de comprendre et d’analyser, après c’est aux politiques de faire leur part, pas seulement avec des textes de lois répressives, mais avec une politique sociale.

Q : Mais certains hommes politiques qui prônent des politiques sociales sont taxés de laxistes, qu’en pensez-vous?

R : C’est vrai qu’on peut vite être stigmatisé. On m’a déjà dit que j’étais un pro-terroriste. Mais il faut se poser la question : pourquoi un gars qui a envoyé des gens en prison pendant plus d’une décennie se dit aujourd’hui qu’il y a peut-être d’autres solutions? Je ne dis pas que le système répressif est inutile, je ne crois pas au système anarchiste par exemple, mais je ne crois pas non plus au tout-répressif.

(crédit photo : CIRRICQ)

2 Réponses

  1. Christophe Béatrix
    Christophe Béatrix at |

    « Peut-être que l’idéal se situe entre le brin d’angélisme de la société québécoise et le cynisme de la société française. » et

    « Quand je suis à l’étranger je ne cherche pas ma communauté à tout prix, je veux m’imprégner de ma nouvelle société. « Ne te demande pas ce que ce pays peut faire pour toi, mais plutôt ce que tu peux faire pour ce pays ». Je pense que c’est ça être un immigrant! En me posant cette question, j’ai vu tout ce que le Québec pouvait faire pour moi et j’ai voulu faire partie de cette société. Il ne faut pas attendre qu’on vienne te chercher. »

    Ces deux citations en réponse au commentaire francophobe de Mme Labrecque qui démontrent encore le fossé entre les français qui veulent progresser au QC et les Québécoises ou Québécois qui n’ont pas l’ouverture d’esprit suffisante pour le comprendre.

    Je suis français, ma blonde est québécoise – 8 ans de vie commune – comme Stéphane je suis intégré et comme lui je fais face depuis 10 ans à des commentaires tout aussi intolérants et racistes que ceux de Mme Labrecque sur les maudits français.

    Certainement qu’une dose de jalousie teinte cette incompréhension ou peut-être même un complexe d’infériorité mal placé. Ou pire encore un ressentiment contre la défaite des plaines d’Abraham? Rancune séculaire, jalousie, xénophobie… Cela me rappelle un certain mécanisme de recrutement… Serions-nous au pays de la tolérance déclaré en fait menacés par des Québécois conservateurs, traditionalistes, en un mot radicaux ?

    Serions-nous cernés par des gens qui veulent transformer une identité politique, une société distincte – et non distinguée, c’est différent…- sur des bases de la consanguinité culturelle ?

    Madame Labrecque votre radicalisme « québéquiste » vous honorera dans les party du P.Q., mais comme tous les autres du même genre, religieux ou non, votre manque d’intelligence ne fait que mettre en valeurs ceux qui ont une notion plus réaliste et ouverte de la réalité.

    Vous devriez voyager autrement qu’en regardant RDI… ou peut-être simplement changer de canal ? Après tout ce n’est que Radio Canada, pas Télé Québec où aucun auteur Québécois ne plug de livre…

    J’espère simplement que le travail que font ensemble tous les québécois et maudits français aux agendas cachés au QC vous permettront, Madame, de continuer à faire du French Bitching télévisuel, tranquillement au chaud et en sécurité dans votre maison de la belle province.

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  2. Denise Labrecque
    Denise Labrecque at |

    Je me rappel d’une d’une émission spéciale à 24/60, dans les jours suivant l’attentat à Charlie Hebdo. Dans cette spéciale il y avait un spécialiste de la SQ, un autre du SCRS je crois et ,  »notre expert des experts », Berthomet. J’ai été stupéfait de voir la réaction de monsieur Berthomet devant ces spécialistes, son non-verbal en disait long. Surtout stupéfait lorsqu’il a mentionné après certaines analyses des deux autres spécialiste, un peu bègue, que bein, il travaillait plutôt à la préparation de dossiers (non sur le terrain), et qu’en fait il travaillait derrière un bureau lorsqu’il était en France. Je me questionne de plus, s’il était si spécialiste en France, comment ce fait-il qu’on ne l’ait jamais ni vu ni entendu sur les ondes avant son arrivées au Québec ? Aussi, s’il était officier gradé de l’autre côté le l’océan, c’est donc dire qu’il avait une carrière prometteuse et risquait de monter plus haut ? Dans la logique des choses, qui voudrait s’expatrier dans une telle situation? Il n’avait pourtant pas 50 ans, il avait encore de nombreuse années pour  »grimper » plus haut ? C’est aussi un peu  »drôlet » qu’à chaque fois qu’il accorde des entrevues en dehors de RDI, c’est pour planter un nouveau livre qu’il sort ? Selon moi, notre super spécialiste avait peut-être un autre agenda ? En tout cas, il impressionne probablement les journalistes de RDI, mais pas pour moi encore! C’est un opportuniste de premier rang!

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