Singa Québec, « une plate-forme, une communauté et un réseau » pour les réfugiés

Par Camille Feireisen

L’association d’aide aux réfugiés Singa, née il y a trois ans en France, s’implante au Québec. Lancé le 20 juin, le site d’accueil des réfugiés CALM (Comme à la maison) a permis de placer 40 personnes dans des foyers en Île-de-France. L’équipe souhaite maintenant élargir ses horizons et espère créer une communauté d’entraide, au Québec. Vendredi soir, une centaine de personnes s’étaient réunies à l’Esplanade pour le lancement de Singa.

« L’idée de base c’était vraiment de créer l’innovation », lance la cofondatrice de Singa France, Alice Barbe. En 2014, l’association a mené une étude dans quinze pays sur les « usages par les réfugiés des nouvelles technologies de l’information et de la communication ». « Des chercheurs canadiens ont trouvé qu’il y avait des problèmes d’intégration des réfugiés au Canada, rapporte Madame Barbe. Les difficultés allaient au-delà des problèmes liés à la législation. »

Singa, ou « prêter » en bambara – la langue nationale du Mali, est un mouvement citoyen qui vise à créer une plate-forme d’échanges et de collaborations entre les réfugiés et leur société d’accueil. L’objectif est triple: créer un mouvement international, créer des opportunités professionnelles pour les nouveaux arrivants et leur permettre de se sentir mieux intégrés. « On oublie trop souvent que les réfugiés ne sont pas seulement des hommes et des femmes qui ont vécu la persécution mais aussi des entrepreneurs, des chefs d’entreprises, des cuisiniers ou des avocats, qui n’ont pas envie qu’on les mette dans la case « réfugiés » mais qu’on les regarde tels qu’ils sont », croit la cofondatrice de Singa.

Un mouvement qui s’étend

discussion_hospitaliteInstallés à des tables, les participants se rencontrent autour de la thématique de l’hospitalité. « Comment aimez-vous être accueillis chez un ami ? Avez-vous déjà accueilli un inconnu chez vous ? Quel est le pays le plus accueillant selon vous ? » Autant de questions lancées pour faire réfléchir les invités.

Au Québec, Jasmine Van Deventer et Nabil El Hamzaoui sont à l’initiative de Singa. « Ce n’est pas une ONG [organisation non gouvernementale] internationale », rappelle Madame Barbe. Pas de siège donc, ni d’ordre à donner depuis Paris mais une charte pour adhérer et monter un projet Singa à l’étranger. « Nous, nous allons coacher les porteurs de projet, donner des conseils et insuffler l’esprit Singa afin qu’ils [les fondateurs de Singa sur place] puissent se développer », résume la cofondatrice du mouvement.

« L’esprit Singa » c’est,  aussi, de ne pas faire de manifestation ni de se positionner politiquement. « Nous sommes sur l’accueil, rappelle Alice Barbe. C’est un peu comme inviter un ami chez soi, on lui donne des draps propres, on lui propose de prendre une douche et de lui faire à manger. Quand on est un pays d’accueil on fait en sorte que cet accueil ne soit ni dégradant ni humiliant pour la personne accueillie. » En ce sens, Singa se veut complémentaire des possibilités d’accueil administratives ou juridiques.

Se rencontrer autour d’intérêts communs

Chantale, la trentaine, est avocate. Elle a passé les huit dernières années en dehors du Canada et travaillé avec des réfugiés, notamment en Égypte. Elle vient ce soir pour « voir comment ça se passe », rencontrer des gens et, pourquoi pas, entrer dans la communauté.

Ève travaille quant à elle au sein de l’association La voie des femmes, une organisation bénévole qui encourage la solidarité féminine et l’implication des femmes, notamment musulmanes, à s’investir dans leur société. « Il y a une conscientisation de la population à l’égard des réfugiés, peut-être à cause de la photo du petit Aylan, mais c’est une bonne chose si les esprits s’ouvrent », fait-elle remarquer.

Parmi les participants, tous ne travaillent pas dans un milieu associatif, social ou juridique. Certains arrivent en néophytes, jeunes ou d’âge mûr, étudiants ou retraités, le sujet intéresse. « Les bénévoles remplissent une fiche avec leurs goûts, leur métier, ce qu’ils ont envie de faire au sein de Singa, indique Alice Barbe. Si  tu es entrepreneur et que tu souhaites rencontrer des entrepreneurs pour collaborer, nous allons te mettre en relation avec quelqu’un qui travaille dans ce domaine. Si tu aimes le yoga ou la comptabilité, c’est la même chose. » De cette manière, les réfugiés statutaires pourront mieux appréhender la profession qu’ils souhaitent exercer dans leur pays d’accueil, pense Madame Barbe.

Après ces quelques échanges autour des perceptions de l’hospitalité et de l’accueil, l’équipe de Singa Québec a présenté le mouvement. La soirée s’est poursuivie avec des ateliers autour des  projets de Singa.

Dans certaines cultures, comme en Iran et en Afghanistan, on refuse par politesse et il faut donc insister pour offrir à manger à ses hôtes

Créer une communauté, « Comme à la maison »

Depuis son lancement, la plate-forme CALM rencontre un vif succès. « On a reçu 10 000 demandes en deux semaines, souligne la cofondatrice. Ça fait un très gros buzz et ça permet de montrer que les citoyens ont envie d’agir mais qu’ils ne savent pas nécessairement quelles ressources ils ont pour le faire. » Les propositions d’hébergement sont variées, entre deux semaines et … à vie. « Les familles choisissent la durée, précise Madame Barbe. Certaines s’engagent sur six mois, d’autres deux ou plus ! »

Guide du bénévole, formation, notions de base à revoir :  » qu’est-ce qu’un réfugié, l’obtention du droit d’asile… », tutorat linguistique et mentorat professionnel, les bénévoles comme les bénéficiaires sont encadrés, juge Alice Barbe. « Nous avons des médiateurs interculturels qui sont présents également, présente-t-elle. Par exemple, s’il y a un malentendu. Dans certaines cultures, comme en Iran et en Afghanistan, on refuse par politesse et il faut donc insister pour offrir à manger à ses hôtes. »

« Créer des solutions pérennes »

L’application CALM a été bien accueillie du côté des centres d’accueil pour les demandeurs d’asile (CADA), d’après Madame Barbe. « Il n’y a pas assez de places dans les centres pour accueillir tout le monde en France, explique-t-elle. Si on désengorge en amont, finalement, cela permet de créer des places après. Mais cela ne fait que trois semaines, ils attendent de voir comment ça marche. Et puis sachant que l’application qu’on a lancée en France est une open source, si la Fondation Abbé Pierre ou Emmaüs souhaitent se l’approprier pour travailler avec leur public, c’est possible pour eux ! »

Quant à la tragique photo du petit Aylan, si elle a permis d’éveiller quelques consciences, Madame Barbe assure que le projet CALM comptait déjà des adeptes avant. « Peut-être que la photo a marqué les esprits effectivement et j’espère que ce n’est pas juste un effet médiatique parce qu’il y a un contexte d’urgence, précise-t-elle. Mais nous essayons de créer des solutions pérennes. »

Si l’hébergement est possible en France, ce ne sera pas tout de suite le cas au Québec, selon Madame Barbe. « Pour l’instant nous avons les moyens logistiques pour héberger des gens seulement en Ile-de-France et nous avons dû recruter une quinzaine de bénévoles en plus, expose-t-elle. Je pense que dans deux mois on aura les moyens de le faire dans toute la France. Mais au Québec, la première année sera d’abord consacrée à la création d’une communauté. » Depuis 2014, Singa France a établi une deuxième association au Maroc. Le projet associatif sera lancé en Australie et en Allemagne début 2016.

(Crédit photo : Courtoisies Singa Québec – Une : Jasmine Van Deventer, directrice de Singa Québec)

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