Rennes-Montréal : Marcus et Marius

Ici à Montréal, tout va bien,

Par M.A.N.

C’était un soir, il y a quelques semaines je crois. J’étais à la boulangerie. Marcus débarque. Comme toujours, il est bien accompagné. Il balaye la boutique du regard, jette un coup d’oeil à droite à gauche, puis me repère soudain. « Marc, Marc ! » dit-il. « Marcus, Marcus ! », je lui réponds. Lui et moi on aime bien nos prénoms, on les trouve assez cool. Le sien il le tient de Marcus Miller, ce monstrueux bassiste de funk dont son père est grand fan. Le mien je le porte d’un vieil oncle excentrique au look vaguement clodo, qui avait découvert un théâtre romain antique au fond de son jardin en Normandie. Deux prénoms, deux références, deux legs.

« Marcus » est le fils d’un de mes bons amis ici. Un ancien collègue de travail avec qui je joue de la musique. J’apprends à connaître le petit monsieur, qui à son tour, semble se souvenir de moi. Sa mère me rapporte une anecdote qui les a fait sourire pendant leurs vacances. Son «copain-mon pote» lui dit qu’il va rebrancher « la batterie » de leur portable. Marcus ne comprend pas et en entendant ce mot paraît être surpris. Il les regarde interrogatif et demande : « Marc ? ». Crois-le ou non, dans son esprit de petit garçon, le mot « batterie », il l’associait à moi. Sympa le môme.

Ce soir là à la boulangerie, la petite famille rentre du Mexique. De Montréal ou de Mexico City, du quartier Outremont où ils résident ou de l’hôtel où il logeait, Marcus ne fait pas trop la différence. Peut-être ressent-il qu’il fait un peu plus chaud là-bas, un peu plus froid ici. Les notions d’états et de nations, il les apprendra plus tard. Pour l’heure il tente d’assimiler le mot « framboise », dont il maîtrise bien la seconde et la troisième syllabe. Un jour sans doute, il parviendra à dire Mexico et cerveza dans une seule et même phrase. Mais ce soir encore, sa maîtrise du langage et sa motricité sont toujours en chantiers. Il n’a pas tous ses pouvoirs, ses tout premiers pouvoirs.

Marcus et ses parents quittent la boulangerie. Je range et sors de la boutique quelques heures après-eux. Sur le chemin menant vers le métro, le temps me parait tout à coup violemment relatif. Hier à peine les vitrines des magasins étalaient leurs monstres d’Halloween. Je me souviens des décorations qui ornaient l’appartement de mon pote, des fantômes et des momies de plastique made in « quelque part ».  Peu de temps avant, souviens-toi, des milliers de dindes vendaient leur peau lors du repas de Thanksgiving.

À cette époque déjà le temps m’avait semblé sacrément relatif. La fête des morts débarquait bien vite, la rentrée des classes me paraissait bien loin. Nous étions en Septembre. Les supermarchés débordaient de crayons plutôt que de sorcières, de cartables plutôt que de squelettes. Voyant les fournitures scolaires débouler sur les étales, elle annonçait la mort de la période estivale : la fin des grillades, des pièces de boeufs, des marinades, des promos sur les gigots et les ailes de poulets. L’époque du rabais sur le fleuron des barbecues d’été. Toute cette viande à profusion qui nous faisait presque oublier Pâques. Pâques et ses lapins, Pâques et ses cloches bouffies au chocolat. Idéal lorsqu’il s’agit de digérer les gamelles de la Saint-Valentin.

Heureusement pour l’oubli, il y a également l’alcool. De ce côté-là aussi, l’agenda d’une année est plutôt bien rempli. On peut trinquer le soir de Noël à ce monde étiqueté où les supermarchés et les puissants étalent leur faim des temps, on peut chanter joyeusement à la nouvelle année naissante, lever nos verres à la vie, à la beauté du monde, à l’espoir malgré tout ! On peut souffler la mort de cette année pourrie et entre deux cotillons choisir : s’agenouiller devant ce « monde de merde », ou se relever devant des temps qui ne fileront pas l’espace sans nous.

2016 achevé, Janvier débarque et le calendrier redémarre à nouveau : la galette des rois, la Saint-Valentin, Mardi Gras, Pâques, etc… Le temps passe et nos cellules ne se renouvellent plus. Soudain je me demande, que faisait-on il y a un an ? Il y a un an je ne connaissais pas le petit Marcus, ni mon pote d’ailleurs. J’étais déjà ici : à Montréal, QC, Canada. Et toi déjà là-bas : installé dans un petit village breton qui, j’en suis certain, résistera encore et à jamais aux envahisseurs de la fraternité des peuples. Il y a un an je me rappelle : tu devenais le jeune et heureux papa d’un dénommé… Marius.

« Marc, Marcus, Marius », avec de telles sonorités on devrait fonder un parti politique. Ou mieux encore : un groupe de rock !

Demain le monde aura-t-il encore besoin de partis politiques ? Y aura t-il encore nécessité à désigner des maîtres, à confier les clés de nos démocraties à ceux que le pouvoir finit souvent par aveugler ? Si l’on voulait résumer à Marcus et à Marius cette terre sur laquelle ils font leur premières dents, on leur dirait qu’elle est à l’image de ceux qui en accaparent le reflet. Que ce monde a la saveur de ceux qui pensent le gouverner. Que si ce monde était un plat, il serait l’assiette trop cuite de vieilles recettes qui puent la mort.

Marcus a presque deux ans. Il parfait sa maîtrise du mot framboise. Bientôt, le tien fera sa première partie de scrabble. Chacun de son côté de l’océan, chacun sous sa bannière, chacun sous son drapeau, Marius et Marcus continuent leur apprentissage de la langue, ce premier véritable pouvoir de l’humanité. Celui duquel tous les autres viendront.

Espérons que l’avenir les fasse plus sages que leurs aînés. Qu’entre notre temps et le leur, qu’entre ce nouvel an et les prochains, il y ait bien tout un monde. Qu’une fois devant l’assiette, ils comprennent eux aussi que le pouvoir corrompt car il sale trop les plats.

À Marcus et à Marius levons nos verres !

Ici à Montréal, tout va bien.

Ici à Rennes, tout va bien.

Par Sylvain Bertrand

7h, réveil. Marius hurle dans le bastion… ça me fait virer bougon. Et ça ravive les ulcères que je me tape à l’œsophage depuis quelques temps.

C’est le 24. Noël et tout le bazar ça commence vraiment aujourd’hui.

Je serai tenté de dire que Noël reprend du goût avec les gamins… du sens

Hier on a déjà fait quelques cadeaux pour Marius, et c’était fendard de le voir trépigner devant le paquet, trépigner avec sincérité, de joie, d’excitation…

Mais je comprends ce que tu dis, les cycles éternels qui valsent pour nous faire tourner abrutis… je parlais de ça avec ma sœur hier. Les cycles, du néant au cinglé qu’à la virtu, de ce « héros » au prince, du prince à la monarchie, de la monarchie au despotisme, du despotisme aux révolutions, des révolutions aux démocraties, des démocraties aux populismes, du populisme au bordel, du bordel au néant… bref, c’est rien qu’un gars comme Machiavel qui disait des conneries pareilles. Moi, j’y crois pas plus que ça aux cycles, mais faut avouer que des fois notre histoire y ressemble de près.

Je me concentre sur le positif… quand je peux. Si je peux.

Le positif, ce qui se passe de bien… j’essaye de ne pas ressasser la connerie de nos « dirigeants » ! Le positif ça sera quand y aura « l’ordre moins le pouvoir ».

Le positif ça se palpe tous les jours :

Ce type qui tient un bar alternatif dans la ville où je bosse, serre le frein à main, je marche dans la rue, je tiens un sac recyclable avec un sandwich dedans, il sort à demi de la voiture, il porte une barbe clairsemée sur les joues, un béret sur la tête, un sourire, un vrai sourire, il me dit bonjour, je réponds, je souris aussi, ça me fait plaisir de le voir celui-là, je le sais engagé, militant, « je suis passé pour te voir hier » qu’il me lance, « oui on m’a dit ça, c’était pourquoi ? » que je réponds, il me dit que c’est parce qu’il y a un groupe de jazz du coin qui voudrait tourner un clip au château où je bosse, et qu’il voulait savoir si c’était possible, je réponds que je vais voir ça, mais que ça me ferait vraiment plaisir, le type me réjouit avec ses projets, j’ajoute, avant qu’il ne desserre le frein à main, que je vais bientôt passer chez lui, il vit en habitat partagé, près de là, avec deux autres couples, ils sont 6, je crois, et avec les potes on commence sérieusement à y penser, et ça me réjouit bien tout ça, créer du commun, du collectif, du réel et du concret.

L’autre soir au Papier Timbré, deux femmes, dans l’arrière-salle, sur les derniers coups du marché de Noël qui s’organise tous les ans dans le bar, avec photographe, dessinatrice, éditeurs locaux, potière, deux femmes s’installent, deux livres sont posés sur une table devant elles, l’une d’elle raconte l’histoire d’une Marguerite, une fleur ? une mémé ? une vache ? l’autre, à sa droite, raconte l’histoire aussi, mais sans mot, juste avec les mains, elle signe, Marius est sur les genoux de Charlotte, il ne bouge pas, sa bouche entrouverte laisse fuir un long filet de bave, il fait ses dents.

Mon pote Ben déborde de projets, sa maison d’édition est lancée, il y publie des textes sur le commun, sur les initiatives collectives, il me dit l’autre jour qu’il va enfin se lancer dans l’écriture du récit de La vie enchantiée, ce bar coopératif qui a fermé ses portes il y a quelques années, ce récit qui mûrit depuis deux ans, il m’a fait lire des bribes de souvenirs, des échanges avec les anciens associés, Ben s’engage, il fonce, il vit, il fait, il a un enfant aussi, un petit Léon, qu’a des sourires incroyables, comme Marius, même que je me dis qu’y a pas de raison pour que ceux-là ils s’y mettent pas avec passion dans le changement radical d’ici quelques années.

Et Charlotte qui crée des jeux, et qui échange avec d’autres créateurs de jeux, pour s’aider. Et l’hôtel Pasteur, à Rennes, et ses laboratoires artistiques et populaires, et ses cours, d’Ici ou d’ailleurs, pour demandeurs d’asile. Et Paulo qu’aménage des intérieurs de voitures ou de camion pour qu’on se tire d’ici, qu’on vive des ailleurs avec des sortes de coups de vent sur des crêtes  montagneuses, ou des chemins périlleux. Et ce photographe qui tire le portrait des rebords, des périphéries, des marges pour raconter autre chose. Et ces jardins qui poussent. Et les cagettes qu’on décharge du camion, avec les autres Amapiens, les cagettes remplis de légumes, du producteur bio local, les files de volontaires pour les descendre, les bénévoles qu’assurent la distribution.

Tout ça me met du positif par flot dans le sang. Mais ça ne nous fera pas oublier qu’on vote pour exclure, qu’ils trichent et qu’ils ne payent pas, qu’il y a toujours une relation de maître à sujet, une relation d’autorité, qu’on essaye de nous faire oublier notre soumission par l’assourdissant vacarme électoral. Nous n’oublions rien. Rien de tout cela. Et nous retournerons dans la rue, joyeusement je l’espère, parce que c’est ce dont nous avons besoin, une révolution joyeuse, comme le furent les tchaïkovtsy, un temps en Russie, entre 1869 et 1872, mais joyeusement, nous le promettons, nous n’oublierons rien et les peines seront alors prononcées.

Marius tente de grimper sur sa chaise haute alors que je serre les dents en imaginant cette révolution qui ne viendra peut-être pas, mais qui me donne, un instant l’espoir de ne pas être là pour rien, il tente de grimper, n’y arrive pas et chouine… il est bougon. Comme moi à 7h. On est le 24, nous n’oublions pas, mais si, un peu, aujourd’hui parce que c’est Noël et aussi parce que les élections approchent et que bah qui sait peut-être que Valls finalement n’aime plus le 49.3, que c’est vrai, qu’il a trop fait joujou et qu’il s’est lassé, comme Marius après 15 secondes sur son xylophone. Je me dis alors que 15 secondes c’est court. Et que tous les jeux qu’il reçoit à Noël, il s’en lassera et que c’est pas la solution de faire grimper les piles de paquets devant les sapins enguirlandés. Que c’est pas utile. Comme ceux qui font joujou là-haut, c’est pas utile…

Ici à Rennes tout va bien.

(crédit photo: © Andrés Nieto Porras, Flickr, cc by sa 2.0)

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