Montréal-Rennes, ici tout va bien…

Ici à Montréal, tout va bien.

Par M.A.N. (l’Imprimerie nocturne)

Cet après-midi là deux personnes s’avancent. Un homme : grand, cheveux gris, complet-cravate, mâchoire taillée à la serpette, sans âge. Une femme : petite, coupe au carré, tailleur saumon, oeil vif, vingt ans plus jeune que lui. Ils restent debout comme égarés. Ils semblent attendre quelque chose, guetter quelqu’un. L’homme repère les toilettes, il entre. Nos deux visiteurs diffusent une aura que l’on ressent souvent ici : le pouvoir de la monnaie, plus précisément celui de la finance. Le type sort des chiottes, baisse les yeux au sol et rejoint sa collègue qui n’a pas bougé. Ils attendent à nouveau, perdus. Pourquoi viennent-ils à la pâtisserie ces deux là ?

Un type franchit la porte, et s’avance vers eux. Il est bien habillé et son parfum sent fort. Plus fort que la tourte provençal qui termine de chauffer derrière-moi. Les trois s’installent à la table face au comptoir. Le dernier arrivé s’avance, embaume la pièce de sa superbe, et passe la commande. Un truc simple, pas ostentatoire : trois grands lattés. Son ami à la mâchoire carré va régler la note, m’explique t-il. Pourquoi ? Parce que « Il est riche ! » dit-il en rigolant.

« Je ne juge pas », lui dis-je. Il ne m’entend pas. J’hésite à répéter. « Il est riche », sous entendu : « Il peut bien nous payer les cafés ! ». Le riche à la mâchoire de fer s’avance alors pour régler, pendant que son collègue ramène les trois lattés. Le bonhomme sort sa carte American Express. Je dis : « Désolé monsieur, l’on ne prend pas ces cartes ici ». Qu’à cela ne tienne dit-il, « Les dollars américains alors ? » Il sort de son veston une liasse de billets aux chiffres et aux couleurs improbables. « Non plus… » lui dis-je, « On ne prend pas les billets américains, je suis vraiment navré ». L’homme se retourne vers ses camarades, malaise dans la baraque… il ne peut rien payer. La tourte a fini de cuire. Le type parfumé se lève de table, s’avance vers le comptoir et règle la note. Ils resteront deux heures, ils ne prendront rien d’autre à boire.

Dans la vie si tu es riche de la mauvaise monnaie, il faut te trouver les bons amis.

En parlant de ça. Récemment j’étais en Bretagne entre famille et amis, à faire bonne chère et bonne compagnie. On s’est même vu, tu le sais, et avons échangé comme la coutume veut par chez nous, quelques verres, quelques clopes, quelques colères, quelques idées. La ville m’avait manquée : les terrasses de la place Saint-Anne, les allées du Thabor, les odeurs de pluie, la sueur des musiciens les soirs de boeuf à l’artiste assoiffé, la rue Saint-Michel, les flaques de vomi qui lui mangent les pavés.

Après un mois passé à Rennes, il a fallu repartir vers Montréal. Ma mère eu la bonté, la gentillesse, et la grandeur d’âme de proposer de m’accompagner jusqu’à l’aéroport. Ce matin-là, alors que nous marchions en direction du terminal, elle s’aperçut qu’il lui manquait quelque chose : son sac à main, égaré sur les banquettes du RER. Elle est comme ça ma reum, pleine de noblesse, de grandeur d’âme… et vaguement tête en l’air. Tu le sais, je le sais, nous le savons : dans un sac de femme, de madame ou de maman, il y a parfois toute une vie. Des trucs et des bidules qui peuvent relier la lune, assez de matière à Mac Giver pour monter un barrage hydraulique avec un trousseau de clés et quatre chouchous.

Ma mère fila aux renseignements les informer de la perte du précieux. Après vérification par les autorités compétentes en matière de sac à main, le verdict tomba : la rame était vide, quelqu’un avait volé le bousin ! Elle n’avait sur elle, ni argent, ni papiers, ni clés pour ouvrir une porte, ni drogue à vendre à la sauvette. Rien d’utile pour rentrer chez elle, et un portable en charbon de bois.

De mon côté, je ne pouvais pas vraiment l’aider. Ma carte bancaire était bloquée, je n’avais sur moi que quelques billets canadiens qu’elle pouvait échanger contre deux francs six sous… ou au mieux un grand latté.

Dépourvue du kit nécessaire pour vivre en société, ne restait à ma mère que sa seule volonté. Sa détermination à rentrer chez elle avant la nuit. L’heure filait, je devais partir. Je m’inquiétais de la laisser à la merci des loups, des pickpockets, des marcheurs blancs. Je réfléchissais à un plan d’action « réaliste ». Je lui conseillais de faire ceci, de faire cela, de se rendre par ici, de tourner vaguement à gauche, un petit peu sur elle-même, d’invoquer son animal totem (la loutre de feu), de prier très fort que s’ouvre une faille spatio-temporelle qui la ramène chez elle… ou à Saint-Grégoire au moins. Elle m’écouta poliment, me répondit « oui oui », me claqua une bise et s’en alla clopin-clopant, tel un Lucky luke des aérogares. J’arrivais à la douane, je vidais mes affaires. On ne m’avait rien volé, l’avion pouvait partir.

Ma mère rallia les terres bretonnes au prix d’un peu de patience, et de l’aide de mon beau-père qui l’attendait à la maison. Sans cette solidarité qui sait ? Aurait-elle passée la nuit debout ?

Dans la vie il y a ce que la volonté peut, et ce que le pouvoir permet.

Ici, à Montréal tout va bien.

Ici à Rennes, tout va bien.

Par Sylvain Bertrand (l’Imprimerie nocturne)

C’est la pénurie de carburant ici. Appel CGT. Raffineries bloquées. Valls est de plus en plus rouge… le teint tire au vermeil. C’est qu’il est bougon pas content tout ça dans ce cas-là. Ça, le blocage des raffineries ça a de la gueule, ça fait flipper les gens et ça menace enfin sérieusement le pays… Deux mois entiers de manifestations contre la loi travail et là on rentre dans le vif…
Faut pas croire, le pays n’est pas encore paralysé. Pas encore. Mais ça se bouscule aux stations service. Pour certains ça vire au cinéma… ça remplit au bidon pour s’assurer son petit confort personnel, ça n’en a rien à foutre que les autres s’en servent pour aller bosser… c’est surtout le 3e âge qui flippe et anticipe… ah ils se bousculent plus qu’il ne faut. Y’a l’égoisme qui revient à la charge, ça ça gueule sur les bords de périph, ça ouvre la fenêtre et ça dit des « putain de merde, t’avances oui ou merde » ou des « mais c’est quoi ce bordel on a droit de mettre que 20 litres ? Vous vous foutez de ma gueule, je viens de me taper 30 minutes à chercher une station… ».

Ah ça oui, ça gueule.
Pour ma part, j’y ai pas coupé non plus à la pénurie.

Jeudi 19 mai.
Je tombe sur la réserve le matin en arrivant au boulot. Je me pose pas tellement de question. J’ai cru entendre « raffineries fermées » à la radio et « problème de ravitaillement », mais je fais pas le lien. En vérité, je zappe pour trouver de la musique parce que je suis d’une excellente humeur et j’ai envie de l’accompagner.
Je sors de la voiture, j’allume ma clope. Je dis bonjour. On cause avec les collègues.
« Y a plus de carburant à C. » qu’on me dit « j’ai fait trois stations ce matin, toutes fermées ». « Ah merde » que je réponds. J’avais pas prévu le coup.

Je fais ma petite journée. J’oublie l’histoire du carburant.
Je reprends la voiture le soir. Le voyant orange s’allume. Ojectif : faire le tour des petites bourgades, moins touchées que je me dis.
Je fais 4/5 stations, toutes vides. Je fais la queue à l’une d’entre-elles, si queue il y a c’est qu’y’a de quoi. J’attends 15 minutes, le sourire béat, rassuré. J’arrive à la pompe, y’a que de l’essence, pas de gazole. J’ai bien tapé dans les 30 bornes sur la réserve depuis le matin et à faire le tour des stations vides j’ai roulé comme il faut pour épuiser un peu plus ma réserve.
Je fais une dernière station. Rien. J’achète des bonnes bières à côté, pour ne pas avoir fait tous ces trajets pour rien. Et les beaux-parents sont à la maison ce soir.
« C’est beau niveau grève » que je me dit quand même. « Bon, j’avoue, si j’ai du carburant je serai encore plus content, mais putain ce que ça marche au moins… ». Quel égoïste que je me dis alors… si j’ai du carburant je suis soulagé et je pourrai me satisfaire de ces blocages, c’est ça ? C’est ça ? Ah bon dieu, je suis bien comme tout le monde!
Le beau-père a la plein. Sauvé.
Je cherche un tuyau. Un bidon. Un entonnoir. À tous les coups je n’ai plus suffisamment de gazole pour aller quelque part… alors on se dit que siphonner la voiture du beau-père c’est une bonne idée.
C’est con parce que j’ai fait tout un tas de connerie étant môme et adolescent, et puis pas que des petites conneries hein… et pourtant je n’ai jamais siphonner de voiture… dommage ça m’aurait servi pour ce soir…
C’est un échec. J’aspire. L’odeur de gazole m’envahit le bide… quelques gouttes sur les lèvres. Le nez asphyxié. Et rien qui coule. J’aspire encore un bon coup… rien. Le beau-père essaye… que dalle aussi à part une lampée de carburant qu’il recrache illico.
On laisse tomber.
La volonté à ses limites.
On ouvre les bières. Ça rince la bouche… mais le goût reste. Je verrai demain.
Réveil… j’appelle plusieurs stations… toutes fermées. Ou pas de gazole, que de l’essence. Bon dieu fait chier… je peux pas aller au boulot. Une dernière « oui il nous reste du gazole »…
Je roule une clope que je fourre dans ma bouche… pour évacuer le stress… et je claque la porte de ma voiture… je suis bien à la bourre au taf, mais pas le choix, je dois faire 30 bornes en sens inverse… et avec le risque de la panne… c’est risqué… je roule à 70 km/H pas plus… un vrai escargot, j’ose pas aller plus vite. A chaque montée j’ai la gorge qui se sert, à chaque stop aussi…
30 minutes interminables.
Et au loin, je vois la station qui brille et dix mille voitures qui attendent devant. Hallelujah !!!
Je sors de la voiture et je marche énergiquement vers les pompes pour vérifier qu’il y a bien du gazole… c’est le cas. Toutes les bagnoles ici se remplissent au gazole. L’une des seules stations du sud du Rennes qui a encore du gazole. Putain ce que je suis content, j’aurais pas cru.
File d’attente. Mecs qui poussent leur voiture à grands coups de bras. Voyant orange. Pompe. Et le glouglou salvateur. 30 litres dans le ventre de la voiture. Putain ce que ça fait du bien… Je paye à la caisse et le mec me dit qu’il y en a pour moins d’une heure, après c’est terminé… je suis soulagé.
Et là, en sortant de la station, je regarde la file derrière moi et je me dis « putain c’est chouette les mecs continuez le combat, continuez de bloquer ».

Ici à Rennes tout va bien.

(crédit photo : futureatlas.com)

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