Margot, étudiante française à Montréal, est venue se former au féminisme au Québec

Margot Blanchard est française, étudiante à la maîtrise d’histoire en concentration en études féministes (1), et membre du groupe de recherche de l’UQAM sur l’histoire des femmes et du genre en France et au Canada dans la première moitié du XXème siècle. Si au Québec plusieurs formations sur le féminisme existent, seuls quelques rares cours sont proposés en France. Nous l’avons interviewée dans le cadre de la journée de la femme du 8 mars.

Entrevue réalisée par Maëlle Besnard et Camille Feireisen

Question: Est-ce que vous pourriez nous décrire votre parcours? Comment en êtes vous venue à étudier le féminisme?

Réponse: C’est en venant au Québec dans le cadre d’un échange pour ma maîtrise d’histoire que j’ai commencé à m’intéresser au féminisme. En France, les associations françaises féministes ne m’ont jamais vraiment attirée. Par exemple, Ni putes Ni soumise ou Osez le féminisme m’ont toujours paru proches des institutions politiques ou des partis politiques, mais pas vraiment proches des femmes. J’ai découvert en revenant en France l’association Efigies qui regroupe des chercheurs et étudiants en féminisme, genre et sexualité, mais c’est plus un réseau d’entraide, les membres s’envoient des infos sur des colloques par exemple.

Q: Est-ce qu’il y a des hommes en cours avec vous?

R: Oui il y en avait dans mes cours d’introduction au féminisme. Il y a également Francis-Dupuis Déri, qui est un professeur ayant beaucoup travaillé sur l’anti-féminisme. Il faut préciser que selon lui, sur ces questions, les hommes doivent avant tout laisser la parole aux femmes.

Q: Est-ce que le mouvement s’ouvre de plus en plus aux hommes?

R: En réalité, ce sont souvent les hommes qui ont permis de créer les mouvements féministes. Dans le cadre de la Franc-maçonnerie par exemple, c’est parce que des hommes ont voulu intégrer des femmes à leurs institutions que cela a changé. Les femmes n’agissaient pas seules. Dans les années 70 en revanche, c’était plus difficile pour les hommes car le mouvement était plus radical. Il faut aussi prendre en compte la naissance du féminisme lesbien qui exclut d’office les hommes. De nos jours, il y a presque autant de groupes mixtes que non mixtes et je trouve que c’est un bon compromis. J’ai un ami pro-féministe en histoire qui m’a dit qu’il se sentait tout de même un peu exclu. Mais, ça fait partie de la manière dont on pense que les minorités vont se libérer : on ne veut pas que des blancs soit les portes-paroles des noirs ou que des cisgenres nous apprennent ce que c’est que d’être transsexuel, c’est pareil pour les femmes.

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Crédit visuel : Denis Bocquet – Creative Commons

Q: Qu’est-ce qui vous a plu dans l’approche féministe au Québec?

R: J’ai assisté à ma première réunion au sein d’un groupe non mixte, dans un café de l’UQAM. C’était une conférence sur le masculinisme. On nous a donné des conseils très pratiques sur la façon argumenter face à des propos anti-féministes, ou comment agir sur Facebook. J’ai bien aimé également l’aspect non mixte. Les féministes de l’UQAM sont plutôt radicales, proches des mouvements des années 70. Il y a une volonté de retrouver un féminisme plus militant, dans l’action. J’ai apprécié aussi l’aspect non-mixte. Un des problèmes soulevé par les groupes féministes en ce moment c’est le harcèlement sexuel. Je pense que c’est important de pouvoir se retrouver entre femmes, afin de permettre à ces dernières de s’exprimer plus facilement.

Q: Est-ce que vous constatez des différences entre le mouvement québécois et le mouvement français?

R: La construction historique n’est pas tout à fait la même car les contextes étaient différents. Par exemple, le féminisme a été influencé par différentes confessions religieuses, or celles-ci n’étaient pas les mêmes, ou n’avaient pas la même influence, sur chacun des territoires. De plus, les féministes québécoises ont été influencées par le monde anglophone. Mais, on peut considérer que le mouvement est assez similaire dans les deux pays, les revendications et les modes d’actions n’ont jamais été très éloignés. En fait, des différences existent au sein même de chacune des régions. Par exemple, l’approche d’une citadine peut être différente de celle d’une campagnarde, peu importe le pays.

Q: En France et au Québec, beaucoup de clichés circulent sur le mouvement féministe, en tant qu’étudiante sur la question comment décririez-vous le féminisme?

R: Il faut toujours préciser les féminismes et non le féminisme; et le rabâcher! Il y a des conceptions qui s’opposent au sein même du mouvement. Par exemple, parler de prostitution est la meilleure façon de voir deux féministes se taper dessus. Je pense que cette image d’un féminisme homogène et négatif est encouragée par la façon dont les médias traitent la question. Par exemple, on ne parle pas souvent dans les journaux des travailleuses sociales des centres de femmes au Québec qui s’occupent des femmes battues. Par contre, on entend souvent parler des FEMEN

Françoise David, Députée de Gouin, Québec Solidaire Militante féministe au Québec (crédit photo : Québec Solidaire)
Françoise David, Députée de Gouin, Québec Solidaire Militante féministe au Québec (crédit photo : Québec Solidaire)

Q: Est-ce que vous pensez que le féminisme est malgré tout accepté par la majorité de la population, tant au Québec qu’en France?

R: Je pense qu’il y a un mouvement anti-féministe qui se met en place, mais il est constitué d’une minorité de personnes. Je me souviens d’une féministe qui avait reçu des menaces sur les réseaux sociaux. Il y a un effet d’entraînement de jeunes qui agissent sur internet car l’anonymat les y encourage. Au Québec aussi, on entend le discours du « il ny a plus rien à faire concernant les droits des femmes ». Lors d’un goûter féministe, j’expliquais qu’en France, selon moi, le mot féministe est presque une insulte; des québécoises m’ont répondu qu’elles vivaient la même chose ici. Il y a des femmes qui n’osent pas se dire féministe car elles n’ont pas envie d’être associée à la caricature de la féministe virile et énervée qui circule souvent.

Q: Où vous placez-vous entre la mouvance radicale du mouvement au Québec et les FEMEN? Quelles sont les différences?

R: Personnellement, je ne me sens pas encore assez « sûre de moi » pour me dire militante. Déjà, parce que je suis dans une démarche de recherche et aussi parce que ça m’a pris du temps de comprendre comment le féminisme fonctionne. Concernant les FEMEN, je ne pourrais pas dire qu’elles ne sont pas féministes. En revanche, elles ont un discours très critique à l’égard des autres féministes. Selon moi, il n’y a pas vraiment de fond, elles mélangent plusieurs concepts. C’est vrai qu’elles permettent de parler du féminisme, alors qu’on en parlait pas vraiment avant, mais est-ce qu’elles permettent de bien en parler? C’est ça la question…

Q: Actuellement, quels sont les problèmes qui préoccupent le plus les féministes?

R: La question du port du voile et du foulard est régulièrement abordée, surtout en France, mais aussi au Québec. L’enjeu qui met tout le monde d’accord, c’est le harcèlement sexuel et la culture du viol. D’ailleurs, l’UQAM a fait face à des accusations de harcèlement sexuel récemment. À l’inverse, la question de la prostitution crée trop débat, donc les milieux féministes évitent de l’aborder, même si c’est souvent dans l’actualité. Il va y avoir un grand congrès féministe francophone cet été, cela sera intéressant de voir quels seront les thèmes qui vont être choisis.

(1)  Le sujet de mémoire de Margot porte sur : « Féminismes, prostitution et traite des blanches au Canada : étude du comité sur la traite des blanches et du combat contre le double standard de la moralité du National Council of Women of Canada (1904 à 1930) »

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