Les journalistes et le choix des mots face aux agressions sexuelles

Cet article est publié dans le cadre de l’initiative de journalisme d’impact de Coding for Peace / Coder pour la paix, une organisation sans but lucratif vouée à faire émerger des solutions pour promouvoir le pacifisme et lutter contre la haine.

Le gouvernement du Québec l’a fait : mettre en place un guide, basé sur des recherches scientifiques, qui explique ce que les médias doivent privilégier quand ils rapportent les cas d’agressions sexuelles, mais aussi quand ils interviewent les victimes.

Par Lisa Lasselin, journaliste

« Parce que les médias sont la principale source d’information sur les agressions sexuelles pour une large partie de la population (…) 36 % des répondants canadiens ont déclaré avoir appris l’existence de services d’aide aux victimes d’actes criminels comme l’agression sexuelle par la radio ou la télévision et 27 % par les journaux. Ils [les médias] exercent une influence déterminante sur les perceptions et attitudes de la population en matière d’agression sexuelle », d’après la trousse média mise en place par l’institut national de santé publique du Québec.

Cet outil mis à la disposition des médias a été conçu lors du plan d’action gouvernemental entre 2011 et 2015. À travers ce guide, on y apprend qu’il faut éviter de représenter trop fréquemment les cas les moins communs ou exceptionnel d’agressions sexuelles tels que les fausses déclarations, les drogues du viol, agresseur inconnu ou récidiviste. Mais aussi, toujours selon le guide, il ne faut pas faire du sensationnalisme avec l’agression. D’une part, en ne donnant pas d’informations sur la profession, l’ethnie ou encore la religion. D’autre part, en ne donnant pas des descriptions détaillées de l’évènement, ou encore en tentant de dramatiser en utilisant des termes tels que « l’homme qui paraissait abattu » en décrivant l’agresseur, ou d’autres termes arborant les émotions tels que « la victime a fondu en larmes ». Le guide explique aussi comment approcher les victimes et mener une interview. On repense alors amèrement à l’affaire Alice Paquet, qui fût un feuilleton médiatique, où les journalistes ont entretenu l’acharnement médiatique jusqu’à dévoiler des informations privées décrédibilisant la victime.

À l’université McGill aussi on considère la question. En effet, la professeure Shaheen Shariff mène des recherches sur le sujet, puisque l’année dernière elle a décroché une subvention gouvernementale pour son projet appelé « Définir la frontière », portant sur la culture du viol. Plus précisément, un des axes de la recherche s’intéresse à la façon dont les médias rapportent les cas d’agression sexuel et leurs impacts sur la société. « En fonction de comment les médias raconte l’histoire, cela peut être négatif pour les victimes parce quand ils répètent la même histoire de nombreuses fois, cela répète le traumatisme. Les impacts des médias sont considérables, ils peuvent être négatifs, mais aussi positifs comme dans le cas Ghomeshi, où le hashtag « #beenrapedneverreported » fit grand bruit dans les médias. Grâce à cela, tous les gens ont commencé à rapporter leur histoire sur les médias sociaux. Ce fût un bon moyen de faire prendre conscience que les gens ne rapportent pas les faits car ils ne trouvent pas assez de soutien. » souligne le Dr Shariff. Cependant, même si les subventions existent, aucunes formations concrète n’est proposé aux journalistes. L’équipe de McGill vise à travailler sur cette question prochainement, nous confie une étudiante en thèse, membre de la recherche.

Et la France ?

Les moyens mis en place au Québec sont encourageants, et devraient sûrement inspirer d’autres pays tels que la France, où pour le moment la question n’est pas encore d’actualité comme nous l’explique Maryne Zammit, journaliste pour France 3, qui confesse qu’elle et ses collègues n’ont jamais eu connaissance d’une sensibilisation aux pratiques journalistiques à privilégier face aux agressions sexuelles, autant pendant leurs études qu’au travail. « Entre la France et le Québec, sur ces questions-là, il y a un grand fossé. Peut-être qu’Outre Atlantique, les journalistes québécois sont formés à ce questionnement. Comme dans bien d’autres domaines, le Québec est plus avancé que nous sur les questions de discrimination, par exemple » explique la journaliste française.
Ainsi, depuis quelques années le Québec délivre de nombreuses subventions pour des projets de recherches autour du sujet. Celle du Dr.Shariff n’est pas la seule. Effectivement, d’autres recherches subventionnées par le gouvernement existent, telles que celle de l’université Laval (ESSIMU), qui a permis de rendre compte de la fréquence des agressions sexuelles sur les campus et du tabou autour de celles-ci. Ces initiatives se révèlent essentielles pour comprendre le cœur du problème, notamment pour trouver des solutions qui sauront profondément changer la société sur le sujet.

Campagne menée en partenariat avec La Presse, Métro World News, La Libre Belgique

Lien vers la trousse médias du gouvernement : www.inspq.qc.ca/agression-sexuelle/medias-et-agressions-sexuelles

Lien vers le site « Coder pour la paix »codingforpeace.org/fr/

(crédit visuel: Creative Commons CC0)

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