« Joueurs » de Marie Monge, comme un Bonnie and Clyde pour soirée d’hiver

À l’affiche dès le 30 novembre 2018 dans les salles du Québec, le film « Joueurs » met en vedette Tahar Rahim et Stacy Martin

Par Pascal Eloy, chroniqueur culturel

Marie Monge, la réalisatrice, née en 1987, a suivi des études de cinéma à l’Université de la Sorbonne Nouvelle à Paris. Fille de magistrats cinéphiles, son enfance a été nourrie d’histoires improbables mais vraies. Elle est scénariste et réalisatrice de plusieurs courts métrages dont « Marseille la nuit », nommé aux César 2014. Ce premier long métrage « Joueurs » a été sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs du dernier Festival de Cannes et a reçu le Prix de la Jeunesse au Festival du film de Cabourg. Il raconte l’histoire d’une rencontre qui va bouleverser la vie d’Ella (Stacy Martin), jeune femme sage qui travaille dans le restaurant familial. En effet, quand Abel (Tahar Rahim) entre dans sa vie, professionnelle d’abord, puis sentimentale, Ella va découvrir le Paris des cercles de jeu, avec ses règles et ses conséquences. D’une simple rencontre de hasard va émerger une passion dévorante et destructrice.

Comme le dit la réalisatrice, Ella « est une femme qui a une vie comme beaucoup de gens. Une vie qu’elle n’a pas forcément choisie. Elle est là où elle est censée d’être. Elle n’est pas forcément malheureuse ou opprimée, mais elle ne sait pas exactement qui elle est, parce qu’elle n’a pas forcément eu de choix à faire dans sa vie. Elle attend que quelque chose arrive qui va la basculer. Et cela arrive dans la personne d’Abel qui lui pose ce défi : soit rester dans le monde qu’elle connaît, soit prendre le risque d’aller voir ailleurs et de découvrir autre chose sur elle-même aussi. » Malheureusement, dans le film, rien n’est aussi explicite et parfois, on éprouve quelques difficultés à s’y retrouver dans les sentiments suggérés ou brouillés par l’esprit du jeu.

En fait, avec des références comme « À bout de souffle » de Godard, ou des films de Jacques Audiard, Marie Monge capte l’énergie trouble et dangereuse de ce Paris interlope. De la même façon, on peut se demander qui mène le jeu dans ce film puisqu’Ella est fascinée par Abel qui, lui-même, semble surpris d’être tombé sur une fille prête à tout risquer. En fait, l’histoire raconte probablement deux addictions qui se croisent et s’entrelacent, se nourrissant l’une l’autre puisqu’Ella présente une dépendance à l’amour désespéré d’Abel, qui lui, éprouve un goût immodéré pour les jeux d’argent. La réalisatrice illustre ainsi le problème de toutes les addictions, c’est-à-dire la compulsion qui étreint les personnes dépendantes, l’ambiguïté du rapport entre plaisir et douleur, le mensonge qui détruit, l’absolu besoin d’assouvir le manque, quitte à perdre tout le reste…

De plus, le film met en évidence, presque comme un documentaire, les cercles, ces sombres caves des bas-fonds parisiens, derrière les casinos officiels, à la limite du légal et parfaitement organisées sous une forme associative. Tout y est pensé, que ce soit l’alimentation des flux monétaires, les femmes prêteuses (le plus souvent des chinoises), la surveillance et la sécurité, la mise en scène de l’exclusion des mauvais perdants ou même une sorte de milice impitoyable qui traque les joueurs endettés ou manipule les uns pour attraper les autres… Comme le laisse encore entendre Marie Monge, ces cercles sont des lieux pour « les joueurs flambeurs. Il y a des gens qui jouent pour perdre, pour voir jusqu’où ils peuvent aller, parce qu’une fois qu’on a gagné, c’est très éphémère comme sensation. C’est de l’adrénaline, mais on veut avoir plus. Du coup, quand on perd, il faut s’y faire, réactiver des choses, puiser dans ses ressources. C’est un rapport à tout ce qu’on peut surmonter et survivre et à se connaître… »

« Joueurs » constitue donc d’abord un film d’ambiance, où les choix de lumière et de caméra contribuent à donner « à ce documentaire » une couleur profondément glauque. Par contre, on regrettera l’emploi de raccourcis dans le scénario, car si ceux-ci accélèrent le temps, l’absence d’explication ou de transition narrative rend parfois le scénario peu réaliste, peu crédible. On pourrait y ajouter aussi des seconds rôles peu inspirés, souffrant d’un manque flagrant d’écriture. Par exemple, qu’est-ce que Bruno Wolkowitch est allé faire dans ce rôle du père d’Ella, insipide et incapable de réagir ? Et, malheureusement, le sourire lumineux de Tahar Rahim n’y change rien…

Bref, ce film en forme de pari aurait pu être intéressant sans les raccourcis utilisés et les défauts inhérents à un premier long-métrage. Mais comme les dettes s’accumulent pour essayer de se « refaire », il reste, au mieux, comme une espèce de Bonnie et Clyde parisien, au pire, comme un film à regarder, bien au chaud, lors d’un ennuyeux dimanche soir d’hiver.

(crédit photo: E. Seignol / The film)

 

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