Une grande exposition, un regard inédit qui réinvente et se réapproprie l’histoire de l’art

Du 12 mai au 16 septembre 2018, le Musée des Beaux-Arts de Montréal (MBAM) présente parallèlement deux expositions : la grande exposition intitulée  « D’Afrique aux Amériques : Picasso en face-à-face, d’hier à aujourd’hui » et sa petite sœur « Nous sommes ici, d’ici ». L’exposition sur Picasso offre, dans une optique de décolonisation, de nombreuses perceptions identitaires, esthétiques et culturelles tandis que l’exposition « Nous sommes ici, d’ici » présente l’art contemporain des Noirs canadiens.

Par Pascal Eloy, chroniqueur

En fait, au travers de ces expositions, on observe les transformations du regard porté sur les arts d’Afrique, d’Océanie et des Amériques depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à nos jours et il est intéressant d’avoir choisi Picasso pour illustrer cette vision car l’artiste collectionnait les œuvres d’art d’Afrique et d’Océanie (notamment les sculptures et les masques). En fait, l’exposition juxtapose, en parallèle, des œuvres de Picasso et les sources qui les ont inspirées dans les arts premiers. On notera, d’ailleurs que la grande majorité de ces fabuleuses 300 pièces provient majoritairement du Musée du quai Branly – Jacques Chirac et du Musée Picasso à Paris. (un partenariat de 4 ans entre le Musée du quai Branly et le MBAM a d’ailleurs été signé, laissant présager d’autres superbes expositions)

En fait, au travers de nombreuses salles, on explore l’étroite relation qui unit le maître espagnol avec ces arts en s’appuyant sur l’histoire des mentalités et de la décolonisation. En effet, Picasso nait en 1881, soit un an avant l’ouverture du Musée d’Ethnographie du Trocadéro et quatre ans avant le partage de l’Afrique par les empires coloniaux européens. Il meurt en 1973, c’est-à-dire deux années avant la dernière décolonisation africaine en Angola. Artiste engagé, Picasso a soutenu, après la deuxième guerre mondiale, la Négritude, mouvement anticolonialiste d’intellectuels noirs francophones fondé par les écrivains Sédar Senghor et Aimé Césaire avec qui le peintre se lie d’amitié. Picasso disait d’ailleurs “On n’a jamais surpassé la sculpture d’Afrique et d’Océanie“ et c’est ce que cette exposition illustre, alternant, dans un travail d’émancipation, les échanges culturels et artistiques, entre art premier, vieux monde et nouveau monde…

L’exposition consacre également un espace aux sculptures, assemblages d’éléments divers réalisés par le maître espagnol qui rappellent les objets de divination (masques, statues…). Par  exemple,  “La Guenon et son petit” qui est exposée pour la première fois au Canada est composée de deux petites voitures appartenant à Claude, le fils de l’artiste, et d’un vase qui forme le ventre de la guenon contre lequel elle presse son petit.

L’exposition « Nous sommes ici, d’ici » illustre, quant à elle, l’art contemporain des Noirs canadiens. Initiée par le Musée royal de l’Ontario, cette exposition questionne les préjugés sur la condition des Noirs au Canada à la lumière d’œuvres de 11 artistes contemporains, dont trois artistes montréalais. Il s’agit d’un voyage étonnant qui, à partir du commerce et de l’esclavage à la base de la colonie canadienne, examine la présence physique, les racines profondes des Afro-Canadiens, dans les arts, la culture et l’identité noire au Canada. En fait, toute l’exposition dévoile les traces matérielles et idéologiques du racisme envers les Noirs canadiens, mais elle le fait tant dans le chatoiement de grandes œuvres pleines de couleurs et de lumière que dans l’exposition murale de milliers de petites cuillères noires. En fait, elle invite à penser différemment le Canada et à repenser à la place des noirs dans notre société.

Bref, le Musée des beaux-arts de Montréal nous invite, ici, à une réflexion interculturelle et à une interrogation remontant à la source première de l’art. Brillant et magnifique !

 

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