Frédéric Tissot : la santé publique, une pratique politique méconnue

Le docteur Frédéric Tissot était de passage à Montréal jeudi dernier dans le cadre de la tournée promotionnelle de son livre autobiographique L’homme debout. Devant les étudiants de l’Ecole de santé publique de l’Université de Montréal, le médecin français est revenu sur son parcours hors-norme et a livré sa vision de la santé publique.

Par Anne-Hélène Mai et Timothée Beurdeley

Dans L’Homme debout, un anticonformiste de l’humanitaire à la diplomatie, le médecin et la journaliste Marine de Tilly racontent les mémoires de docteur baroudeur et de diplomate imprévu de M. Tissot. « La santé publique est une pratique politique trop méconnue », a lancé le docteur Frédéric Tissot au début de sa conférence.  Avec un franc-parler et une certaine gouaille, l’homme s’est exprimé pendant plus de deux heures, exemples et expériences personnelles à l’appui.

Né en Algérie, il devient médecin à Dijon puis rejoint les équipes d’Aide Médicale Internationale. Très vite, il sillonne la planète à la rescousse de populations en difficulté. Au fil de ses missions de french doctor au Maroc, en Afghanistan, au Kurdistan irakien, il devient un observateur hors pair des conséquences des conflits géopolitiques de la fin du XXe siècle.
Opérations d’urgence, blessures de guerre, césariennes en pleine brousse, la pratique de la médecine a amené le docteur Tissot à s’impliquer de très près dans ces régions en détresse. Il s’attache particulièrement au Kurdistan, dont il devient le premier consul général français en 2007. De retour en France, il travaille maintenant à l’accueil des immigrés en Île-de-France.

Un forcené du planning familial

La santé publique, il l’a découverte par hasard au Maroc, alors qu’il soignait à tour de bras des femmes « enceintes dix fois par jour », des enfants mal nourris et des travailleurs mal équipés, jour après jour, sans répit.

« Je me suis aperçu que ça pouvait continuer comme ça longtemps, avec ou sans moi. Je soigne un individu, mais le lendemain, un autre vient », résume-t-il.
Il s’interroge sur le mode de vie de ses patients : « Combien de jeunes filles sont scolarisées ? Que connaissent-elles de l’hygiène ? » Se décrivant comme « forcené du planning familial », il raconte poser stérilet après stérilet chez les mères dont il voit les enfants déshydratés. « Cette croissance démographique incontrôlée empêchait tout développement de la nation », explique le médecin.

Une approche multidisciplinaire de la santé publique 

Au cours de sa conférence, il a donné sa vision de la médecine humanitaire. Prenant l’exemple de la lutte contre le goître endémique au Maroc dans les années 1980, il a voulu montrer aux étudiants montréalais que l’amélioration de la santé publique dépassait largement l’exercice de la médecine.

Cette augmentation du volume de la glande thyroïde causée par une carence alimentaire est responsable d’un ralentissement du développement cérébral. Très répandue à l’époque, elle n’était souvent pas perçue comme un problème par la population. « Les enfants étaient incapables d’apprendre et de devenir des citoyens responsables, a expliqué M. Tissot. Il fallait rendre à ces êtres humains leur pleine capacité avant tout. »

Pour ce faire, le docteur Tissot a dû réaliser un travail d’enquête plus proche du journalisme et de la sociologie que de la médecine. Un exemple parmi d’autres qui démontre qu’une approche multidisciplinaire s’impose souvent en santé publique.

Chargé d’enseignement à Science Po Paris, le docteur Tissot alerte d’ailleurs ses élèves sur les liens entre décisions politiques et santé publique, quelles que soient leurs futures responsabilités.

« Les dirigeants devraient toujours se souvenir que leurs actions ont un impact sur la santé des populations » a-t-il expliqué.

Malgré une certaine confusion et de nombreuses digressions, M. Tissot a livré un témoignage humaniste qui ne manquera sans doute pas d’inspirer les étudiants montréalais dans leur exercice futur de la santé publique.

L’entrevue de Frédéric Tissot à Radio-Canada:

ici.radio-canada.ca/premiere/emissions/plus-on-est-de-fous-plus-on-lit/saison-2016-2017/segments/chronique/19895/frederic-tissot-medecin-humanitaire-homme-debout

(Crédit photo de Une: Extrait vidéo de l’entrevue à France 2 le 24 octobre 2016)

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