Quand Daniel Cohn-Bendit et Jean Quatremer parlent d’Europe

Pour clore la dixième édition des Écoles d’été du CÉRIUM, Jean Quatremer (journaliste à Libération) et Daniel Cohn-Bendit (ex-député européen) étaient invités, le 15 juillet dernier, à débattre de la question : « Macron va-t-il changer l’Europe ? » À part quelques divergences exprimées pour relancer les échanges, les deux intervenants n’ont pas dissimulé leur optimisme.

Par Camille Balzinger et Mathias Chevalier, journalistes. 

Selon Jean Quatremer, Emmanuel Macron est le premier président fondamentalement européaniste depuis François Mitterrand, à en croire son engouement pendant la période électorale. Ayant vu se succéder cinq présidents à l’Élysée, l’expert en politique bruxelloise résume ainsi les derniers quinquennats : « Hollande voulait conserver l’Europe, Sarkozy voulait la dominer et Chirac s’en foutait. »

« Jupiter » et l’Europe

Concernant le rôle du nouveau président dans l’avenir de l’Europe, les deux intervenants émettent quelques nuances. Si Daniel Cohn Bendit rejoint Emmanuel Macron dans sa vision positive de la construction européenne, il insiste en premier lieu sur la nécessité de renforcer les politiques fiscales. D’après lui, la monnaie unique constitue un socle commun, une condition sine qua non au développement d’une identité européenne imprégnée de valeurs fortes.

Cependant, le système politique français serait porteur de ses propres limites. En effet, d’un point de vue constitutionnel, le président est seul responsable des questions européennes et n’a pas besoin de consulter les députés. Pour pallier ce manque de représentativité, Daniel Cohn-Bendit et Jean Quatremer préconisent que ces questions soient discutées directement au Parlement, afin que l’électorat français trouve un écho à ses revendications.

Si Emmanuel Macron se veut proche du peuple français, en plus d’être un fervent défenseur de l’État de Droit, il demeure pour l’instant « le président le plus jupitérien » qu’ait connu Jean Quatremer. Que ce soit par son usage des médias, qui privilégie une communication directe, ou par le choix de la gouvernance par décret, il semble agir dans une optique conservatrice qui va à l’encontre du centralisme européen. Ce à quoi Daniel Cohn-Bendit répond que « le Jupiter-Macron finira par rendre Europe à l’Europe », convaincu que le nouveau président a déjà changé la donne du débat sur l’Union européenne en France. 

Stimuler « l’imaginaire européen »

Pour Jean Quatremer, l’Europe est devenue trop vaste pour qu’un niveau de vie uniforme puisse se développer sur l’ensemble de son territoire. « Plus on élargit l’Europe, plus l’Europe sociale devient difficile. » Selon lui, réduire l’aide sociale dans les pays les plus riches porterait atteinte à leur réputation, et reverser cet argent aux pays en difficulté pourrait nuire à leur compétitivité.

Plus largement, Daniel Cohn-Bendit croit en la nécessité des réunir les États membres autour de valeurs sociales communes. « C’est l’imaginaire européen qui pousse les électeurs aux urnes », dit-il pour exprimer son optimisme vis-à-vis de la démocratie européenne. Il faudrait ainsi privilégier les questions sociales à l’échelle supranationale, portant notamment sur l’éducation et l’écologie, plutôt que de fragmenter ces différents enjeux à l’échelle locale.

Sur ce point, Jean Quatremer rejoint son homologue franco-allemand et poursuit dans sa lancée en émettant une critique virulente du nationalisme en France, dénonçant explicitement le « fascisme » de Marine Le Pen et le « communisme » de Jean-Luc Mélenchon.

La relance du moteur franco-allemand

Concernant la stabilité économique de l’Europe, les deux intervenants sont d’accord pour dire que le libre-échange « naïf » peut nuire aux entreprises du vieux continent. « Peut-être que si la France et L’Allemagne se plaçaient sur la même longueur d’onde, le marché européen ne sera plus le terrain de jeu des entreprises étrangères », confie Jean Quatremer, mécontent du rôle joué par l’Allemagne au cours des vingt dernières années.

« L’Europe, c’est plus que la France et l’Allemagne. Mais sans la France et l’Allemagne, il n’y a pas d’Europe », lance Daniel Cohn-Bendit, qui ne cache pas sa confiance en l’avenir du couple franco-allemand.

La période de questions organisée à la fin du débat s’est prolongée de quelques minutes pour déborder sur l’horaire prévu. La conférence s’est terminée sur une boutade de Daniel Cohn-Bendit, faisant allusion au souverainisme québécois et au fantasme d’une Europe toujours plus grande : « Il y a cinquante ans exactement, de Gaulle disait “Vive le Québec libre !” Aujourd’hui, on pourrait presque dire “Vive le Québec européen”. »

Par ailleurs, Daniel Cohn-Bendit a, au cours de son passage à Montréal, invité le Québec à joindre l’Union Européenne s’il devient indépendant, et ce très sérieusement. 

Jean Quatremer a publié cette année le livre “Les salauds de l’Europe” dans lequel le spécialiste de l’Europe reprend et répond aux arguments des euro-sceptiques. 

Entrevue exclusive de Daniel Cohn-Bendit, réalisée par Nathalie Simon-Clerc et Mathias Chevalier:

Crédit photo : Capucine Berdah © CERIUM, 2017

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