Codes de séduction au Québec : la fin de l’homme rose est-elle proche?

Au Québec, ce n’est pas l’homme qui « chasse », mais la femme. Vous êtes surpris? Déçus? Soulagés? Ou encore choqués par un tel renversement des rôles traditionnels? Oui, l’interprétation et le décryptage des codes culturels québécois en matière de séduction risquent de joliment vous déconcerter, comme l’explique Nathalie Bouchard, thérapeute en relation d’aide et sexualité. Le 10 mai dernier, la spécialiste était justement invitée par la coop DeGama afin d’animer une conférence et répondre aux questions concernant  le langage verbal et non-verbal caractéristiques aux Québécois.

Par Léopoldine Frowein

« Laissez-moi vous mettre en contexte. Vous êtes Français et venez tout juste d’arriver au pays? Pour séduire votre « proie », vous cherchez son regard, lui souriez et vous rapprochez de votre cible en lui offrant un verre et en encourageant ainsi un échange spontané. Mauvaise tactique! », explique la thérapeute Nathalie Bouchard. Pareillement,  « si vous êtes française et n’attirez ni sifflement ni compliment autour de vous? Non! Vous n’avez pas pris 10 kg dans l’avion en arrivant au Canada », rassure la thérapeute. Ici, les hommes ne draguent pas et les femmes ne souhaitent pas se faire draguer. Sans tomber dans la généralisation, Mme Bouchard rapporte que les Québécoises peuvent se sentir désorientées et même insultées par un homme trop entreprenant. Mais pourquoi refusent-elles de se faire draguer et pourquoi les jeunes mâles d’ici se dérobent de tout comportement de séduction?

Le phénomène de l’homme rose

« L’absence de séduction ou le phénomène de l’homme rose – c’est-à-dire l’homme dénué de toute masculinité – résulterait de divers facteurs qui ont façonné les attitudes et les mœurs au fil du temps », souligne Sébastien Marsan, journaliste et auteur du livre Les Québécois ne veulent plus draguer, également présent lors de l’atelier conférence du 10 mai dernier.

Conférence Séduction (9)
Nathalie Bouchard, à la conférence Coop DeGama – crédit photo : Jeanne Bouchel

Petit retour en 1604. Samuel de Champlain lance la colonisation au Québec. Quelques années plus tard, Richelieu accède au ministère et crée les cent associés, une compagnie qui, en échange du monopole du commerce, s’engage à transporter au Canada 4 000 colons en quinze années. Mais quelles étaient les intentions du ministre à l’égard des Indiens? Peupler le pays, et ce, rapidement.  Louis XIII  le déclare clairement dans le préambule. Il s’agit « d’amener les peuples qui habitent la Nouvelle-France à la connaissance de Dieu et les faire policer » ;  or le seul moyen d’obtenir un tel résultat « était de peupler ledit pays de Français catholiques, pour, par leur exemple, disposer ces naturels à la religion chrétienne et à la vie civile ». Dans de telles circonstances, et avec des ordres aussi explicites, les colons n’avaient clairement pas le loisir de s’adonner à un quelconque jeu de séduction; leur but premier en se mariant était de faire des enfants. Néanmoins à la même époque en France, des aristocrates pouvaient passer leurs journées à développer l’art de la séduction, à travers la littérature et la poésie entre autres.

Après la « Grande Noirceur », la libération de la femme

La «Grande Noirceur», c’est l’expression communément employée au Québec pour souligner l’emprise de Maurice Duplessis et de l’Église catholique sur la vie sociale et économique du Québec, de 1945 à 1960. Que ce soit l’utilisation de méthodes de contraception, la taille des familles, le mariage, l’union libre ou le divorce, ce type de comportements et d’actions étaient prohibés ou jugés comme « offensants » pour la foi d’un groupe particulier. Or en 1960, revirement de situation. La domination de l’Église est fortement remise en cause et la pilule contraceptive, entres autres, est enfin commercialisée au Québec. « Le féminisme se radicalise alors, ce qui va affaiblir le discours amoureux et la galanterie », pense la thérapeute Nathalie Bouchard. La femme québécoise, par-dessus tout, se veut l’égale de l’homme. Pendant trop longtemps, elle s’est sentie oppressée par le sexe opposé, notamment à cause de l’influence de l’Église catholique depuis les débuts de la colonie et du rôle subordonné qui lui était attribué. «Face à une femme aussi entreprenante et autoritaire, l’homme craint de se faire rejeter et n’ose plus prendre les devants », affirme la spécialiste des relations de couple.

La pornographie, outil destructeur des sentiments amoureux

« L’invasion de la pornographie contaminerait les rapports amoureux et sexuels en les déshumanisant », ajoute Nathalie Bouchard.  L’éducation sexuelle étant inexistante dans les parcours scolaires canadiens, les jeunes ont recours à la pornographie comme unique moyen d’information. « D’autre part, rappelons que nous sommes à l’ère du numérique et des relations amoureuses virtuelles. Si l’homme rose craint d’aborder une femme, il lui suffit de l’aborder en ligne. », ajoute Mme Bouchard.  

Mais l’homme rose le restera-t-il encore longtemps? Certes, il s’agit d’un phénomène qui a incontestablement existé et persiste à l’heure actuelle. Nathalie Bouchard a su le démontrer, devant des individus convaincus, qui ont partagé leurs propres expériences au Canada en matière de relations amoureuses. Avec près de 4 000  Français qui s’établissent au Québec chaque année, 30 000 immigrants s’y sont établis depuis les dix dernières années, des milliers d’étudiants et de détenteurs de permis temporaires ou de PVT, la fin de « l’homme rose » est peut-être pour demain?

(crédit photo de Une : Edgardo Balduccio – Flickr)

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