Alain Deneault décortique la mécanique des paradis fiscaux au Club Jean Jaurès

Le 18 mai dernier, au centre Saint-Pierre, le Club Jean Jaurès accueillait Alain Deneault, docteur en philosophie diplômé de l’université Paris VIII , pour une conférence sur le thème « Paradis fiscaux et multinationales ». Pendant une heure et demie, l’essayiste canadien s’est employé à décortiquer la mécanique de l’évasion fiscale et a illustré son propos avec l’exemple édifiant du groupe français Total.

Par Timothée Beurdeley et Emeline Raimond

Alain Deneault est une personnalité ayant la particularité de déranger, selon les mots d’Etienne Schmitt, vice-président du Club Jean Jaurès, qui animait la soirée. Depuis 20 ans il a publié de nombreux ouvrages d’enquête sur la question des multinationales, de l’évasion fiscale ou encore des intérêts miniers canadiens en Afrique.

Pourquoi le philosophe s’intéresse-t-il à l’économie ? Les paradis fiscaux, ces « législations de complaisance », seraient entre 80 et 90 dans le monde, et leur nature affecterait jusqu’au sens des mots que l’on utilise pour en parler : souveraineté, frontière, droit, loi –etc. « Il faut donc revoir le sens des mots pour conceptualiser le problème des paradis fiscaux », explique Alain Deneault en introduction. C’est là qu’intervient la philosophie. 

Les multinationales sont les principales utilisatrices de ces législations de complaisance, dans un très grand nombre de secteurs. Il s’agira concrètement de délocaliser les actifs d’une structure pour éviter des règlementations trop contraignantes (par exemple, sur le travail des enfants ou la fiscalité), même si l’on est formellement présent ailleurs. « Le droit ne devient plus que technique : il est l’œuvre des puissances pour maximiser leurs intérêts, relève Alain Deneault. Il n’est plus la traduction de ce qui relève de la conscience morale commune, comme le définissait Emile Durkheim. »

Les multinationales créent ainsi de multiples filiales indépendantes, ce qui aboutit à une schizophrénie comptable et administrative, leur permet d’échapper à l’impôt, et même, de se prêter de l’argent. « Ces paradis fiscaux sont un second régime d’Etat qui concentre 21 000 milliards de dollars, met en garde Alain Deneault. Les législations de complaisance conduisent à étirer les interstices entre les Etats pour créer une zone tampon où se baladent ces milliards. Elles créent un droit ayant pour seule visée de neutraliser le droit en vigueur dans d’autres Etats. »

Pour comprendre et cerner l’énormité du problème posé par ces entités, l’essayiste insiste sur l’importance des définitions. « Le problème des paradis fiscaux, c’est qu’on en parle avec les termes de l’économie réelle, explique l’essayiste. Trust, fondations caritatives… C’est ainsi que l’on contribue à blanchir leur activité. »

Des pouvoirs autonomes

Dans son dernier ouvrage, De quoi Total est-il la somme ?, Alain Deneault décortique l’emblématique cas du groupe français Total pour mettre à jour l’immensité du problème. Les conclusions qu’il en tire sont pour le moins alarmantes, et avaient déjà fait l’objet d’un premier article dans l’Outarde. Avec pas moins de 882 sociétés autonomes actives à travers le monde, Total ne serait plus « une » société, mais un gigantesque réseau d’entités. « Aucune législation ne peut agir à l’échelle de la firme, qui elle en revanche pèse sur chaque Etat où elle se trouve », dénonce le philosophe.

Ce qui caractérise une multinationale selon Alain Deneault, c’est qu’il ne s’agit plus d’une simple entreprise mais d’une structure de pouvoirs, capable de s’imposer sur un mode autonome. Des pouvoirs que les Etats reconnaissent comme tels, qui participent à des accords internationaux, influencent les médias, introduisent un rapport de force avec les législations des états et se montrent globalement très bavards dans la sphère publique. « Total est une firme qui parle beaucoup, contrairement à Monsanto ou Boeing, remarque Alain Deneault. Au début des années 2000, les dirigeants s’exprimaient peu. Aujourd’hui, ils ont un service de relations publiques très efficace, de bons communicants. Si le PDG mourrait, cela ne changerait rien ! La machine est rôdée. »

Dynamique, imagé, et surtout engagé, le discours d’Alain Deneault sur ces questions compliquées est d’une grande limpidité et met en lumière des enjeux souvent méconnus.
Bien conscient du gigantisme du problème posé par les paradis fiscaux, Alain Deneault estime qu’il n’y a pas de solution réaliste immédiate mais refuse le découragement et entend bien continuer à sensibiliser sur ces questions.
« Même si elle est totalement utopique et irréalisable maintenant, la solution, c’est la dissolution des multinationales, estime le philosophe, car on n’en a simplement pas besoin. On peut au moins nommer cette solution intellectuellement, pour se soulager. »

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